Îles de la Madeleine(iStock)

La voile

Madelinien :Arrive sul botte !

Déf. : « Viens sur mon bateau. » Les sorties en voilier s’organisent parfois à pied levé (selon la météo). Sont invités à bord amis (et nouvelles connaissances) qui passent par là, pour le plaisir, mais aussi parce qu’une paire de bras supplémentaires, c’est toujours utile.

À peine une heure après que je l’ai rencontré, Gaston Gaudet, client au Café de la Grave, m’invite à prendre une bière chez lui en compagnie de quelques amis. Il me pointe une maison orange, située sur la pointe qui fait face à la marina de la baie de plaisance de Havre-Aubert, et me dit : « Laisse ta voiture, on traverse en chaloupe. »

Ça n’a rien d’inusité : un peu plus tard dans la semaine, alors que je flâne sur le quai de la même marina, c’est à bord d’un voilier, le Pistorlet, que son capitaine, Stéphane Vigneau, m’invite à monter. L’hospitalité madelinienne a le pied marin. Aux Îles, on invite les visiteurs à se laisser mener en bateau comme les  mamma italiennes accueillent les étrangers à dîner. Sur l’eau, alors que nous longeons la dune Sandy Hook, ce long banc de sable qui s’avance dans la mer au bout de l’île du Havre Aubert, Stéphane me tend la barre. Je m’étonne de sa confiance : ma mère a mis bien plus de temps avant de me prêter son auto. Pour les Madelinots, la navigation est un mode de vie : travail, déplacement, loisir. Mais en ce moment, pour moi, c’est plutôt un casse-tête : je pousse la barre un peu trop à gauche, le  Pistorlet brise une vague et une tasse d’eau salée me frappe en plein visage. Stéphane me suggère de changer de côté si je veux rester au sec, mais je fais non de la tête, me sentant soudainement plus rat de marée que rat des villes.

Et alors que le capitaine me dirige les yeux fermés dans les hauts-fonds, je comprends que, pour les insulaires, l’eau qui borde le littoral n’est pas la limite du territoire, elle n’en est que la continuité.

La pêche

Madelinien :Coques

Déf. : Myes ; mollusques blancs vivant dans le sable, semblables à de petites palourdes, dont les Madelinots sont friands et qui font l’objet d’une pêche récréative. On les ramasse à marée basse. (Si on réussit à les trouver, évidemment.)

Je suis à la pointe aux Loups, à quelques mètres d’une plage déserte (l’une des plus belles de l’archipel), que lèche une eau limpide et agitée. Mais au lieu d’avoir en main sac de plage et crème solaire, je suis munie d’un seau et de bottes de caoutchouc, achetées plus tôt au Dépanneur de la Montagne (et que j’aurais pu agencer avec un chapeau de paille, aussi vendu sur place), exprès pour l’occasion : la cueillette des coques. Les seules règles : en récolter moins de 300, dans les endroits autorisés (contacter Info Mollusques), et choisir des coques de plus de 51 mm.

Ainsi, le dos courbé et les yeux baissés, j’arpente la lagune du Havre aux Maisons, tâtant le sol à la recherche de mon souper, pour le moment enfoui dans de minuscules trous. Ces petits mollusques blancs à la chair ferme et au goût iodé vivent sur la batture, à environ 5 cm sous la surface, où ils se nourrissent en filtrant l’eau de mer. Une fois les trous repérés, il faut plonger la main pour creuser et saisir le mollusque. L’air salin réveille la pirate en moi : chaque fois, je saisis ma prise comme si j’avais déniché un trésor. Mais contrairement aux flibustiers, je n’ai pas de carte m’indiquant où creuser. Ma maigre récolte provoque ce commentaire d’un pêcheur madelinot : « J’espère que tu ne reçois pas pour souper ! »

Le verger

Madelinien :On n’a pas l’heure, mais on a le temps.

Déf. : Beaucoup de Madelinots sont plus enclins à prendre leur temps (et à en profiter) qu’à respecter un horaire établi.

En montant au petit verger sur le flanc de la Montagne de Havre-Aubert (l’une des rares zones boisées sur le territoire), je regarde les branches de ces pommiers robustes, courbant sous le poids des fruits, et j’ai peine à croire les embûches dont le pomiculteur Éloi Vigneau me parle. Pour illustrer l’ampleur du défi horticole que représentent une courte et tardive saison estivale de même qu’une exposition aux grands vents, il me pointe une épinette rondouillarde d’environ 1,5 m : elle a presque 30 ans.

Pour créer le premier et seul verger de l’archipel, le producteur s’est procuré des variétés d’arbres qu’il est l’un des seuls à cultiver en Amérique du Nord. Et, à l’image de ses pommiers rustiques qui ont poussé tranquillement, il prend son temps : 20 ans séparent les fragiles tiges plantées sur la montagne et la bouteille devant moi. Aucun raccourci n’a été emprunté dans la fabrication du cidre, rehaussé d’eau-de-vie de pomme (et non de grain, comme beaucoup de boissons similaires). Il n’ajoute pas non plus de sucre pour augmenter la teneur en alcool ou accélérer la fermentation. Cette dernière, produite par la levure naturelle des pommes, est lente et se fait à basse température.

Une fois au sommet du verger, qu’on peut visiter sur demande, entourée des pommiers et plongée dans la contemplation de l’horizon, je regarde mon verre, déjà vide : la seule chose qui arrive rapidement ici, c’est la fin de la bouteille.