Parc national Acadia // Parc national Acadia(Photo gracieuseté du National Park Service)

D’où je suis, sur un sommet du  parc national Acadia, un peu au sud de  Bar Harbor dans l’île des Monts Déserts, j’embrasse du regard la baie Frenchman. Sa surface bleu nuit moutonne vaguement ; non loin de la rive, un groupe de buttons, les îles Porcupine, semble cheminer telle une famille de porcs-épics vers la mer. Au-delà, emmitouflé dans son pull vert sombre, le littoral déchiqueté du Maine s’effiloche vers la lointaine baie de Fundy.

Ce point de vue, sur la cime du mont Dorr, n’est pas qu’un caprice de la nature. Les paysages du parc Acadia (vastes panoramas marins, visions fugitives d’un bijou d’étang ou d’une prairie teintée d’ocre) se révèlent moins qu’ils ne surgissent soudain, entre autres parce que les aménageurs de sentiers du xixe siècle préféraient régulièrement les tracés les plus spectaculaires aux plus pratiques. Leur inventivité se laisse découvrir sur les dizaines de sentiers qui sillonnent en tous sens l’île des Monts Déserts : en tout, 200 km de pistes de randonnée, plus 92 km de vieux chemins carrossables propices aux promenades.

La descente du mont Dorr, du nom de George B. Dorr (1855-1944), l’un des plus infatigables aménageurs de sentiers, me fascine par son tracé. La piste passe par des replats et contourne d’énormes blocs erratiques (des rochers gros comme des camions, laissés là au recul des glaciers, il y a environ 18 000 ans), et sa partie inférieure comprend des marches faites de pierres éboulées qu’on a dû hisser au prix de bien des efforts. J’ai l’impression d’être entouré de précieux vestiges incas.

Rien d’étonnant : le parc Acadia est un monument historique qui célèbre la nature en général et l’ère glaciaire en particulier. Tout n’y est que granit, épinettes, érables, mer agitée et sommets érodés par les glaciers. Il y a près de 200 ans, ses paysages immaculés et ses caps escarpés ont commencé à attirer les artistes et les nantis désirant s’établir à la campagne, vite suivis des Vanderbilt, Ford, Rockefeller et autres estivants de cet acabit, qui se sont fait construire sur la côte des « chalets » à chambres multiples. (Pour le tiers de sa portion insulaire, le parc occupe des terres cédées par le magnat du pétrole John D. Rockefeller Jr., fervent protecteur de l’environnement.) Or le parc Acadia est aussi un monument à l’incessante créativité humaine. Ses sentiers ont été aménagés par des artistes dont la toile était la nature sauvage.

Reliées par des échelles de fer fixées dans la pierre, certaines des pistes que j’emprunte en cet après-midi ensoleillé courent sur le flanc de petites falaises abruptes en nid-d’abeilles. Une autre serpente dans des crevasses humides et traverse un tunnel de hobbit. Partout où se pose mon regard, la vue est époustouflante, imprescriptible, incommensurable.

Sur une sente qui franchit un col, le paysage se fait graduellement plus médiéval, plus confiné. Je sors du sentier pour tomber, après quelques pas dans les broussailles, sur de petites grottes moussues. À l’entrée de l’une d’elles, je déballe mon lunch en savourant la brise fraîche et mystérieuse qui monte entre les rochers. C’est le genre de site où une rivière sauvage et tumultueuse pourrait gronder, mais je n’entends que la rumeur de quelques randonneurs invisibles, qui passent leur chemin à une dizaine de mètres d’ici.

L’endroit me paraît parfait, à la confluence de l’homme et de la nature.

Déjà publié dans le magazineenRoute .