
Photos gracieuseté de Bonuar
Dansant au milieu de la place, une bande d’ados font de leur mieux pour surpasser Shakira. Ils essaient d’amener les passants à sauter à la corde avec eux ; si je n’étais pas si pressée de déguster la mango biche que je viens d’acheter à un marchand ambulant, j’oserais. Moderne, dallé et bordé d’arbres, le Parque de los Deseos, au centre-nord de Medellín, grouille de résidants, dont une famille occupée à lancer des pièces de monnaie dans un miroir d’eau et des bambins courant nu-pieds dans un carré de sable aux allures de plage. Je m’assois au bord d’une pente inclinée vers le centre de la place. Entre deux bouchées de ma mangue, servie verte avec jus de lime, sel et poivre noir, je demande à un quidam pourquoi on a baptisé cette place « parc des vœux ». Comme si c’était une évidence, il répond en montrant la pente : « Parce qu’on s’étend là le soir et que, quand on voit une étoile filante, on fait un vœu. »
À Medellín, il y a 10 ans à peine, scruter le ciel nocturne (ou simplement sortir à la nuit tombée) tenait plutôt du vœu pieux. La deuxième ville de Colombie offrait à ses quelque 2,4 millions d’habitants peu d’espaces verts, de centres récréatifs et de places conviviales. Les gangs de rue et les narcos contrôlaient plusieurs de ses quartiers, ce qui lui valait une réputation peu enviable de ville de tous les dangers. (Comme me le confiera dans son bureau le directeur de la planification de la Ville, David Escobar, qui, soit dit en passant, n’a aucun lien de parenté avec l’ex-baron de la drogue, « c’est en partie pourquoi nous avons les meilleurs chirurgiens du pays ».) Alors, à l’explication du nom du Parque de los Deseos, je ne peux m’empêcher d’imaginer les Medellinois bravant en masse la noirceur à la recherche de leur bonne étoile.
À la station Santo Domingo Savio, je sors à peine du Metrocable qu’un ballon de soccer atterrit à mes pieds. Trois garçons de pas plus de 10 ans s’élancent vers moi. Au lieu de reprendre leur jeu, ils me débitent : « Vous voulez l’histoire de notre quartier ? » À leur naissance, Medellín ne pouvait pas encore se vanter d’être la première ville au monde avec des télécabines pour le transport en commun, et un enfant ne l’avait pas facile dans Santo Domingo. « Les bandits contrôlaient le quartier et il n’y avait pas de bibliothèque pour apprendre des trucs cool sur les dinosaures ou les ordis », racontent les jeunes en m’indiquant trois grands immeubles aux surfaces anguleuses qui se dressent à portée de ballon au-dessus du vide.
Les bâtiments du Parque Biblioteca España sont ancrés sur le versant abrupt tels d’imposants et sombres rochers. De la terrasse de bois qui les relie, mon regard embrasse la ville entière. Tout en bas, dans la vallée d’Aburrá, le rio Medellín traverse la cité. Plus on s’éloigne de ses rives et du centre-ville, plus on grimpe et plus les comuna sont bordéliques. Parsemé de maisons en brique qui semblent empilées les unes sur les autres, Santo Domingo est l’une de ces zones.
Dans la bibliothèque se pressent parents et enfants, équipés de sacs d’école. Des hommes âgés se dirigent vers la section des journaux locaux ; un couple de visiteurs du nord du pays prend l’ascenseur jusqu’à la galerie au dernier étage, conçue entre autres pour initier à l’art ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée. (Transformés en objets d’art, des roues de charrette, instruments aratoires et autres outils de ferme sont au cœur de l’expo que je visite.) « Avant, Santo Domingo n’existait pas pour le reste de la ville et du monde », m’a confié un homme dans la télécabine qui m’a amenée ici. Ce n’est plus le cas.
« Si je bâtis une bibliothèque moche, qui prendra la peine d’y aller ? » demande Escobar, assis dans son fauteuil, en se penchant en avant comme pour appuyer ses dires. « À Medellín, nous érigeons des bibliothèques pour que les gens puissent s’y réunir, apprendre et échanger ; l’esthétique doit être le fil conducteur de la transformation de notre ville. » L’idée de concevoir de beaux immeubles et espaces publics, en particulier dans les comuna les plus pauvres, s’intègre dans un vaste plan de développement urbain et social lancé par l’administration de Sergio Fajardo, le mathématicien visionnaire qui a été élu maire en 2003 en promettant d’extirper sa ville de la violence et des inégalités sociales. En investissant les surplus de la société municipale de services publics, la Ville a depuis construit une série de bibliothèques, d’écoles et de parcs attrayants qui contribuent à créer un milieu de vie plus sécuritaire et accueillant. Au sortir du spacieux bureau d’Escobar, situé dans l’un des imposants immeubles gouvernementaux de La Alpujarra, le centre administratif municipal et régional, je n’ai pas besoin d’aller loin pour voir de quoi il parle.
Traversant l’avenue San Juan, je pénètre dans la forêt de mâts lumineux géants de la place Cisneros. La nuit, on jurerait que Dark Vador y a planté tous les sabres laser de son arsenal, ce qui explique le surnom du lieu, Parque de la Luz (parc de la lumière). En biais, au Parque de los Pies Descalzos (parc des pieds nus), je me déchausse pour fouler le sable grossier, laissant les embruns d’une cascade artificielle au bout du parc me rafraîchir le visage. Même les poubelles de Medellín, aux perforations qui créent un motif de branche d’arbre, ont une touche artistique.
Les bijoux qui éblouissent résidants et visiteurs ne dépareraient pas la couverture d’une revue d’architecture. Prenez l’Orquideorama , au jardin botanique. Impossible de rester insensible devant ses « arbres » dont les cimes treillissées en nid-d’abeilles protègent du soleil une aire ouverte ainsi que la collection d’orchidées du jardin. Sous cette voûte où je me balade, des danseuses de baladi envoûtent les flâneurs du dimanche venus pour le marché de produits naturels, tels miel, café et vesou (jus de canne à sucre). En face se dresse le Parque Explora , étonnant centre des sciences qui rappelle vaguement le corps d’un insecte et dont les segments rouge vif abritent notamment le plus grand aquarium d’Amérique du Sud. Et à l’ouest de la ville se trouve l’Unidad Deportiva Atanasio Girardot , complexe sportif érigé pour les Jeux sud- américains de 2010, qui comprend une vaste construction dont le toit ondulé évoque les montagnes qui bordent la vallée. Reflet de la volonté de transparence de cette « ville du printemps éternel », la façade découpée au laser de cet édifice laisse non seulement entrer l’air frais, mais permet aussi de voir ce qui se passe à l’intérieur, volleyball, tennis ou gymnastique.
Le point commun de ces projets, c’est qu’ils ont tous été conçus par de jeunes talents du pays, principalement de Medellín. Felipe Mesa, à la tête de Plan:b Arquitectos, a collaboré à la création de l’Orquideorama et du complexe sportif. Je me rends à pied à son bureau d’El Poblado, le quartier chic et arboré du sud de la ville où se trouve également mon hôtel et qui attire, comme je l’apprends en voulant faire la grasse matinée, des nuées d’aras et d’autres oiseaux qui s’égosillent dès l’aube. « Il y a à peine cinq ans, personne ne venait à Medellín. Sans touristes ni universitaires ni gens d’affaires étrangers, nous avons dû apprendre à tout faire nous-mêmes », avance Mesa pour expliquer pourquoi la ville abrite tant d’architectes de haut niveau.
J’en rencontre deux, Catalina Patiño et Viviana Peña, du Ctrl G Estudio de Arquitectura, autour de bières 3 Cordilleras sur la terrasse du Bonuar , l’élégant resto du MAMM , le musée d’art moderne de Medellín. Ces anciennes élèves de Mesa me montrent des rendus de l’annexe avant-gardiste qu’elles ont conçue pour le MAMM, en collaboration avec la firme péruvienne 51-1 Arquitectos ; il s’agit de cinq volumes empilés à angles divers et reliés par des espaces publics. « Avant, Medellín avait peu de parcs ou de places publiques où les gens pouvaient se rencontrer, et c’était important pour nous que notre projet en comporte », explique Mme Patiño. Au moment où je songe que le tout forme un microcosme de la ville, Mme Peña ajoute : « Notre objectif est de créer un espace démocratique et vivant. »
Je n’aurais jamais pensé qu’un jour j’aurais hâte d’emprunter un escalier roulant. Pourtant me voici qui attends fébrilement le feu vert pour descendre la montagne dans San Javier, ou Comuna 13, du côté ouest de Medellín. Six escalators dignes d’un mégacentre commercial serpentent sur ce versant tel un ruban métallique géant. Je me tiens tout en haut aux côtés de María Daneyi Corrales, une jeune bénévole qui montre quoi faire à ses voisins (dont un bon nombre n’a jamais vu un escalier mécanique auparavant). Elle me donne enfin son O.K.
Dans la descente me suivent Guillermo León et Carlos Escobar, respectivement travailleur social et architecte, qui œuvrent au sein de la comuna dans le cadre d’un Proyecto Urbano Integral (projet urbain intégré, ou PUI). La population locale, me racontent-ils, se trouvait coupée de la ville et de ses services ; le PUI vise à changer tout ça, entre autres par l’amélioration du transport en commun, d’où ces escaliers roulants qui encouragent les personnes âgées ou handicapées à sortir de chez elles. Le PUI s’active aussi à construire un bureau de services municipaux au sommet des escaliers, pour que les résidants n’aient plus à descendre jusqu’au centre-ville pour payer une facture d’électricité, par exemple ; il s’occupe aussi de choses aussi simples que des trottoirs bordés d’arbres et de bancs. À notre retour au sommet, Mlle Corrales arbore un large sourire. « La semaine dernière, on a eu la visite de médecins et d’avocats américains », lance-t-elle fièrement. En plus de favoriser les déplacements et un sentiment d’appartenance, il est clair que ces escaliers ouvrent de nouveaux d’horizons.
León et Escobar me tirent par la manche. Ils ont hâte de me montrer une nouveauté encore plus moderne dans le quartier et me font redescendre jusqu’à une place où trône un large châssis métallique qui, les jours de canicule, sert de fontaine interactive ; les enfants accourent pour s’amuser dans les jets d’eau qui tombent d’en haut, tandis que, le samedi soir, l’eau forme un bel écran translucide sur lequel on projette des films. Mais avant que j’aie la chance d’admirer cette merveille fluide, l’orage éclate et nous devons nous réfugier au local du PUI, où nous nous séchons autour d’un tinto, un de ces cafés noirs veloutés dont les Colombiens ne se lassent pas. León s’empare d’un post-it et y appose la pointe de son stylo avant de l’exhiber comme si c’était une œuvre d’art. « Qu’est-ce que vous voyez ? » me demande-t-il. « Un point noir », dis-je. « C’est justement là où le bât blesse : les gens ne voient que le côté sombre. Mais pensez-y bien, insiste-t-il, car autour de ce point noir tout est dans la lumière. »
Déjà publié dans le magazineenRoute .





















