
Photo gracieuseté de Truefitt & Hill
Alors qu’une averse s’abat sur Oxford Street, je fends la foule agglutinée sous les auvents et m’engouffre dans une boutique de parapluies. Délaissant quelques piètres modèles ornés de l’Union Jack, j’empoigne sans hésiter un solide Fulton à l’élégant motif à chevrons. Maniable comme une épée. Rien d’étonnant, puisque cette marque est recommandée par quelqu’un qui connaît bien Londres. Un être au goût irréprochable. Une personne qu’on salue en s’inclinant : la reine.
Demander conseil aux Windsor n’est pas aussi incongru qu’il y paraît. Le service intérieur de la maison royale a déjà une liste établie par la monarchie britannique depuis le Moyen Âge : celle des brevets de fournisseur de la cour. C’est un catalogue complet des pourvoyeurs des divers produits (des cravaches aux toilettes portatives) approuvés par la reine, le prince Philip ou le prince Charles. Grâce à ces brevets (on en compte plus de 800, contre 2000 à l’ère victorienne), que les commerçants de Londres exhibent en vitrine comme autant de labels Zagat plaqués or, les touristes en mon genre peuvent explorer la ville en s’en remettant à ces gages de l’honneur anglais, aussi fiables que la relève de la garde à Buckingham Palace.
Dans ma suite au Ritz London (seul gîte jouissant de l’assentiment royal, grâce à son service de traiteur), je planifie ma journée, ma liste de détenteurs de brevets à la main. Premier arrêt : Fortnum & Mason. Épicier de la reine, fournisseur de thé du prince de Galles et plus ancien détaillant de Grande-Bretagne, ce magasin de six étages approvisionne la famille royale en produits de première nécessité depuis 1857. J’y admire d’impeccables étalages de truffes roses au marc de champagne, de moutarde au whisky et de petites boîtes dorées d’osciètre avant de m’installer dans un coin du Diamond Jubilee Tea Salon. Ma serveuse, qui semble directement montée des bas étages de Downton Abbey, m’aide à choisir le thé qui convient. « Le prince aurait un faible pour l’earl grey fumé, en feuilles. » Soit. Le rituel (chauffer la théière, infuser le thé, filtrer) plonge la salle dans un silence paisible, d’autant que je suis entouré de vieilles dames qui papotent à voix basse entre deux gorgées, leurs tasses de porcelaine fumantes à la main.
Je file ensuite à Floris London, parfumeur de la monarchie depuis 1820 et le règne de George IV (époque où le parfum était une nécessité, pas un luxe). Évoquant une boutique d’apothicaire parée d’acajou des Antilles et de miroirs géants, ce local intime tient autant du dressing pour hommes que du riche manoir d’époque. Je m’enquiers du parfum de prédilection du prince de Galles, mais la vendeuse évite discrètement de répondre : « Le préféré de James Bond est le No 89. » Vendu. Entré sous l’identité d’un père quadragénaire de deux enfants, je ressors avec un relent de mystère et de danger. Sur le chemin du retour au Ritz, j’arrête au Carphone Warehouse (fournisseur de cellulaires de la reine) pour y acheter une carte SIM.
En fait, plusieurs des haltes obligées de toute visite à Londres (un détour chez Harvey Nichols, une virée au Foodhall de Selfridges) s’intègrent parfaitement à ma mission. Je n’ai pas à m’inquiéter de savoir si mes chemises Turnbull & Asser seront démodées dans un an : leur conception n’a pas varié depuis l’abandon du faux col. (C’est pour ça que les marchés de Brick Lane et de Spitalfields sont une bénédiction pour les chasseurs de brevets royaux au budget serré ; leurs éventaires regorgent de vestes Barbour, de pulls Pringle of Scotland et de bottes de pluie Hunter.) À part troquer Crest pour Aquafresh et assaillir les serveurs de questions sur les condiments (cette marmelade, c’est de la Frank Cooper’s ? avez-vous du Tabasco ? est-ce de la sauce HP ?), j’avoue que ma tournée des grands-ducs à Londres se déroule plutôt bien. Le fait que pas moins de neuf maisons de champagne et six fabricants de scotch soient fournisseurs de la cour ne nuit pas.
Le temps d’arriver chez Truefitt & Hill, le plus ancien salon de coiffure pour hommes au monde (barbier de la royauté depuis George III), j’ai besoin d’un rasage de près à l’ancienne. Je me détends dans un fauteuil en cuir capitonné pendant que mon visage se fait masser, raser d’une main experte et gratifier d’un capiteux aftershave West Indian Limes. C’est si splendide que je demande également une coupe de cheveux. Ce n’est que lorsque mon barbier exhibe une tondeuse manuelle, sans doute sortie du British Museum, que je regarde attentivement autour moi : la plupart des clients ont l’air d’être là depuis l’ouverture de l’établissement, en 1805. J’hérite d’une coupe identique à celle du duc d’Édimbourg, âgé de 92 ans.
Ressorti dans St. James’s Street et me grattant de dépit le coco tondu de frais, j’envisage de retourner dare-dare à ma chambre pour y passer l’après-midi à tremper des McVitie’s (les biscuits de la reine) dans un verre de Laphroaig (le whisky de Charles). Mais j’entends la reine Victoria me rappeler à l’ordre : « Un peu de cran, que diable ! » La souveraine a raison. Après tout, la plupart de mes goûts (pour la boisson, les vêtements, les biscuits) s’accordent parfaitement avec ceux de la royauté. En outre, j’ai un rendez-vous sur Savile Row, et pas question de le rater.
Franchissant d’un pas assuré les lourdes portes en bois de Gieves & Hawkes, habilleur de la monarchie depuis 1809 et actuellement détenteur du tiercé royal (triple brevet), je suis accueilli par le maître tailleur Lee Webb, qui m’invite à monter à la salle d’essayage pour cerner mes besoins vestimentaires. « Souvent, des hommes viennent faire retoucher des complets bien entretenus ayant appartenu à leur père, m’apprend-il. Avec leur tissu lourd en laine, ils peuvent durer des siècles. » Après les questions d’usage (« Vous portez à gauche ou à droite ? »), nous en venons à parler histoire. J’apprends que l’amiral Nelson était vêtu de Gieves lorsqu’il a été mortellement blessé à la bataille de Trafalgar. « La maison a habillé David Livingstone de pied en cap pour ses expéditions », ajoute Webb en me montrant le casque colonial d’un explorateur. Au moment de partir, je m’arrête devant une vitrine contenant une veste militaire au riche brocart d’or (la plus recherchée du lot) en me demandant à voix haute quel héros l’a portée. « Michael Jackson, tournée Bad, 1988 », me lance Webb du tac au tac.
Le lendemain matin, quelques heures avant de filer vers l’aéroport, j’emprunte St. James’s Street pour me rendre chez John Lobb Bootmaker, bottier de la cour depuis 1863. Il y plane une odeur de coffret à cigares encastré dans la banquette arrière d’une antique Bentley traversant une pinède. Propriété d’une même famille pendant cinq générations, cette entreprise de sur-mesure où le prix moyen d’une paire de chaussures artisanales est de 2700 £ perpétue résolument la tradition du travail bien fait. Dans une vaste salle au sous-sol sont entreposées les formes (moules en bois) des pieds d’un certain gotha britannique, de George III à Laurence Olivier, et celles des fidèles clients actuels. J’imagine mes formes reposant à leur aise entre celles de Dean Martin et du lord Louis Mountbatten.
« Vous garderez ces chaussures le restant de vos jours, m’assure le sage commis. Le prince de Galles nous a rendu visite il y a quelque temps, chaussé de richelieus noirs vieux de 40 ans. » Il dit vrai, bien sûr. Quand j’achète des souliers de roi, je ne les quitte plus d’une semelle.
Carnet de voyages
01 Alexandre Savile Row (tailleur de Sa Majesté la reine pour les écuries royales) offre le meilleur rapport qualité-prix des fournisseurs de vêtements royaux ; les complets prêt-à-porter y sont deux fois moins chers que les merveilles de Gieves & Hawkes. ( alexandresavilerow.com )
02 Profiter d’un rasage à l’ancienne au salon Truefitt & Hill de St. James’s Street, c’est passer 30 minutes de bonheur dans une époque révolue. ( truefittandhill.com )
03 Si vous craquez pour Fortnum & Mason, passez aussi chez Partridges, autre épicier de la reine, pour des souvenirs comestibles en tout genre. ( partridges.co.uk )
04 Il existe deux boutiques John Lobb Bootmaker à Londres : prêt-à-porter sur St. James’s Street, sur-mesure sur Jermyn Street. Les deux sont sublimes. ( johnlobb.com ; johnlobbltd.co.uk )
Déjà publié dansle magazine enRoute .





















