Londres en kayak(Photo gracieuseté du Narrow Boat)

La terrasse du Narrow Boat

On a entendu dire que les meilleurs œufs bénédictine de l’est de Londres se trouvaient dans un cul-de-sac discret en face du Parc olympique. Nous voici donc au Counter Café , une salle polyvalente et animée dans un entrepôt centenaire en brique rouge où se côtoient artistes résidents, étudiants, taxis et vieux cockneys plongés dans les journaux du week-end. La faune du café est presque aussi savoureuse que sa cuisine. Ayant fait un sort à notre crémeuse sauce hollandaise, nous surprenons les regards (amusés ou étonnés ?) des clients alors que nous dépassons le potager, enfilons nos gilets de sauvetage et détachons notre kayak. À en juger par les visages, nul ne s’attendait à voir une femme d’âge mûr sauter dans un kayak biplace comme si c’était sa Volvo.

Les Londoniens prennent le bus, le vélo, le taxi, bref, tout sauf le kayak, en dépit d’un réseau de canaux qui clapote sur plus de 100 km. Vers l’est, l’un des bras, verdi de mousse, rejoint la majestueuse Tamise. À l’ouest de la ville, le Grand Union Canal, profond, bordé de saules et communiquant avec le Regent’s Canal , prend à droite et monte jusqu’à Birmingham. Mais mon guide et complice de la pagaie Dan Gillard et moi avons choisi de naviguer jusqu’à Stratford, un ancien désert qui abrite aujourd’hui le Parc olympique et son impressionnant stade de 80 000 places.

Il y a une dizaine d’années, après avoir périclité depuis la mise au rancart en 1956 de la dernière péniche hippomobile, le bras du canal qui arrose l’est de Londres s’est mis à reprendre du poil de la bête. On a réquisitionné des écoliers armés de pinceaux pour redonner leur éclat aux vieilles briques victoriennes ; les ponts en fer forgé se sont parés d’œuvres d’art public ; des entrepôts désaffectés ont été convertis en lofts valant des millions. Cafés et galeries ont suivi (certains à même les péniches qui sillonnaient ces eaux il y a un 
siècle), et quelques pubs envahis de courants d’air et fréquentés par des débardeurs en voie d’extinction ont fait place à des bistros 
comme le Waterhouse (où le coquelet de permaculture en crapaudine et sa purée de pommes de terre aux tomates séchées vont bien avec une Spindrift de la brasserie Adnams). Ces dernières années, les autorités ont remis en service un écheveau de chenaux secondaires aux confins du Parc olympique. Lentement mais sûrement, les bateliers sont venus au canal avec une soif d’aventure digne de Huck Finn qu’on ne ressent pas si l’on se contente d’en longer les bords.

Aujourd’hui, cette voie est une œuvre d’art vivante. Au départ du City Road Basin, Dan et moi percevons le ploc de chaque goutte qui retombe de nos pagaies. Au Narrow Boat , un pub gastronomique dont la terrasse en acier contraste avec la façade bicentenaire, les serveurs nettoient les meubles d’extérieur. De vieilles bourgeoises sorties se dégourdir les jambes nous interpellent : « C’est merveilleux d’aller sur l’eau, non ? » Un héron nous zyeute curieusement. « Bon signe », fait Dan en se synchronisant avec moi. « Qui dit oiseaux dit poissons. Et s’il y a des poissons, c’est que c’est propre. »

Nous devons si souvent lever nos pagaies pour éviter les péniches (peintes comme des roulottes de gitans et affublées de noms tracés au pochoir) que j’en ai des spasmes aux biceps. Les veinards qui ont mis la main sur les maisons victoriennes en rangée le long du canal enjolivent leurs jardins d’œuvres d’art populaire et de superbes cabanes dans les arbres. Dan et moi nous dévissons le cou à regarder une vache en céramique grandeur nature, puis une sculpture géante faite de vieux tuyaux et roues de vélo. Pas étonnant que j’aie du mal à garder le rythme. « Le plus dur, admet Dan, c’est d’essayer de pagayer en ligne droite tout en regardant aux alentours. »

Il y a aussi des défis d’ordre physique. À force de portager une tonne de plastique pour passer les quatre écluses sur le trajet de Stratford, j’en viens à regretter le Grumman en alu de ma jeunesse. Mais ces écluses tombent à point, et nous accostons près de mon coin baroque préféré à Londres : Broadway Market . Laissant Dan derrière, je grimpe la berge jusqu’à la rue, chargée de mon gilet de flottaison, de mon blouson imperméable et de mon chandail ; j’ai l’air d’une Transformer.

Comme c’est le cas un week-end sur deux, le marché s’offre en spectacle, entre boutiquiers qui sortent leurs étalages dans la rue et étudiants qui flânent sur la chaussée devant le grouillant pub Dove Freehouse . Des bouchers bios grillent de la carne asada, les petits gâteaux s’envolent comme des pains chauds, et mon accoutrement passe inaperçu. (Apparemment, une kayakiste à pied n’a rien de bizarre par ici.)

Je rejoins Dan devant la Transition Gallery , près d’une famille de cygnes qui se sont posés sans le savoir dans l’un des lieux d’art les plus branchés de l’est de Londres. Ce hangar pour jeunes avant-gardistes n’est qu’un prélude. Sur la rive opposée se trouve Vyner Street, aux immeubles industriels grimés jusqu’à évoquer le Soho des années 1980. Nous sommes attirés à la Wilkinson Gallery , où une expo de la vidéaste Joan Jonas montre l’actrice Tilda Swinton avec un gros poisson dans les mains. (La scène m’est curieusement familière : il y a quelques années, sur ce même canal, j’ai observé un pêcheur à la ligne ramener une carpe aussi longue que son bras.)

Délaissant le flot d’amateurs de galeries d’art, nous prenons à l’est vers l’aire arborée du Victoria Park. La reine Victoria a fait don de cet espace aux habitants de ce quartier pollué et surpeuplé (au milieu du XIXe siècle, il affichait le plus haut taux de mortalité en ville), mais ces temps-ci on y entend moins parler de choléra que des 12 millions de livres qui ont servi à embellir le terrain l’an dernier. Heureusement, la vieille Albion n’est pas morte : les gens vous sourient et vous saluent, des familles entières jettent des miettes aux bernaches.

Nos estomacs gargouillent ; Dan et moi décidons qu’il est temps de se grouiller. Pour notre prochain portage, nous passons l’écluse intermédiaire du Hertford Union Canal en piquant à travers un jardin luxuriant ; il s’agit en fait de la pépinière et jardinerie Growing Concerns , qui a récemment poussé sur le site d’un lopin communautaire. Nous saluons timidement la préposée, qui avale bruyamment une soupe à un comptoir où l’on vend des sachets personnalisés de semences de fleurs sauvages. Sans interrompre son repas, la dame nous accompagne jusqu’à l’endroit où le sentier de gravier rejoint le chemin de halage et nous indique où savourer le meilleur brunch du quartier.

Il ne nous en fallait pas plus. Nous revoici à l’eau, fonçant en terrain olympique, avec pour repère l’étonnante sculpture d’Anish Kapoor qui se dresse à l’horizon. Au finish, nous pagayons pour l’Angleterre. Dan calcule notre vitesse moyenne en se servant de sa montre et des bornes posées le long des berges : un peu plus de 4 km/h. Ça ne battra aucun record, même si c’est une belle allure pour un kayak. Les choses vont vite par ici. Mais ça n’oblige pas à brûler les étapes.

Déjà publié dans le magazine enRoute .