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Je touche le Soleil du bout des doigts. À quelques pas de là, on dirait que Mercure a la taille d’une petite baie sauvage. J’avance encore un peu dans le crépuscule naissant, vers Vénus, puis, enfin, je me pose sur Terre. Je ne nage pas en plein songe, j’évolue plutôt en des lieux fantasmagoriques : d’un côté, les eaux du Saint-Laurent, majestueuses et grises à l’aube d’une nuit qui promet d’être fraîche ; de l’autre, la silhouette estompée du Fairmont Le Manoir Richelieu, dit le Gardien du fleuve.
Professeur de physique et d’astronomie au Centre d’études collégiales en Charlevoix (CECC), Jean-Michel Gastonguay est le promoteur de cette singulière installation poétiquement intitulée Balade à la vitesse de la lumière. En 2009, pour célébrer le 400e anniversaire des premières observations du ciel de Galilée, il a voulu créer une expérience « qui permette aux gens de saisir à la fois la grandeur et la petitesse de notre monde ». Résultat : un modèle réduit du système solaire à l’échelle sur le site du Fairmont Le Manoir Richelieu et du Casino de Charlevoix, à La Malbaie. M. Gastonguay m’invite à rallier en quelques secondes les millions de kilomètres qui séparent Mars de la Terre. À cet instant, tout me paraît bien relatif.
Pour nous rendre à Neptune, nous parcourons 3 km de sentier balisé sur la falaise qui borde le fleuve. Il fait un noir d’encre lorsque nous rentrons au bercail, tellement que nous ne pouvons même pas grimper jusqu’à l’Observatoire astronomique de Charlevoix et apercevoir sous un autre éclairage ce ciel qui n’en finit plus d’inspirer les artistes, tels qu’en leur temps A.Y. Jackson et Marc-Aurèle Fortin, venus des quatre coins de la planète pour peindre ses nuances. Mon hôte m’explique que la couche nuageuse est trop dense ce soir et me donne rendez-vous à 23 h le lendemain au Vieux Club House du Fairmont Le Manoir Richelieu, où le télescope du CECC a élu domicile l’an dernier. Depuis, on y initie à l’astronomie des Terriens qui ont envie de plonger tête première dans les corps célestes. Ces dernières années, le sujet intéresse de plus en plus d’amateurs : l’observation d’étoiles est d’ailleurs la star des activités de plusieurs établissements à travers le monde. Au Québec, Fairmont Le Manoir Richelieu est l’un des seuls hôtels où l’on peut s’adonner à l’observation sidérale, entre autres parce que l’indice de pollution lumineuse y est faible. En effet, par beau temps, on compte quelque 3000 astres dans le ciel de La Malbaie (contrairement à seulement 20 ou 30 en zones urbaines). Hélas, ce soir, à défaut d’étoiles, je compterai les moutons.
Autour de la Terre
Je voyage avec mon conjoint et notre fils de 2 ans ; or, l’horaire fantaisiste du petit nous permet de voir toutes les couleurs du jour… et parfois de la nuit. Ainsi, au petit matin, je suis aux premières loges pour admirer le ciel pervenche qui fusionne à l’eau du Saint-Laurent : un moment idéal pour s’ancrer sur Terre avant de décrocher la lune.
En sillonnant la route 138 en direction de Baie-Saint-Paul, nous croisons plusieurs fermettes. Mon fils fait la connaissance d’émeus plus ou moins sympathiques, mais ô combien délicieux une fois déplumés. À la Maison Maurice Dufour, nous goûtons au bien nommé Ciel de Charlevoix, un bleu crémeux, voire moelleux, persillé juste ce qu’il faut.
Depuis la route, notre guide pour la journée nous indique un sommet au profil rocailleux : « Le mont des Éboulements est le point central du cratère. » En larguant une météorite de 15 milliards de tonnes, il y a 350 millions d’années, le ciel (encore lui !) a façonné le relief de toute la région, sculptant plateaux et vallons verdoyants. Cette catastrophe cosmique à petite échelle a façonné un territoire aujourd’hui classé réserve mondiale de la biosphère par l’UNESCO, reconnaissance rarissime pour une zone habitée.
À la belle étoile
Il est 23 h. L’air est vif, comme soufflé par la multitude d’ouvertures qui criblent la toile opaque tendue au-dessus de nos têtes. Nous venons à peine de quitter Le Charlevoix, la table Quatre diamants du Fairmont Le Manoir Richelieu. Mon petit monstre, lui, rêve aux émeus sous le regard bienveillant d’une gardienne, embauchée par l’hôtel, qu’il semble considérer sur-le-champ comme sa troisième mamie.
J’ignore si c’est le foie gras fumé provenant de la ferme voisine ou les rouelles de cerf, mais sur la terrasse du Vieux Club House je suis prise d’une sorte de vertige. Rien à voir avec le fait que nous sommes juchés aux abords d’un des trous les plus élevés du parcours de golf adjacent. (On devine à peine les verts escarpés et la nature luxuriante qui s’abîment plus bas dans l’eau salée.) Il y a quelque chose de profondément troublant à se retrouver ainsi devant rien… ou, plutôt, face à des milliers de pointillés scintillants, qui percent le vide.
Je me découvre des affinités avec Ptolémée (à mettre sur le compte des quelques verres de vins du souper ?), cet astronome grec de l’Antiquité qui a répertorié des dizaines de constellations, dont celles du Centaure et de Pégase. Malgré mon peu d’intérêt pour les sciences, moi aussi, j’aurais sans doute voulu, à l’époque, relier ces points lumineux et tenter de mettre un peu d’ordre dans ce magnifique chaos.
Cela dit, la Grande Ourse est une vieille amie. On se connaît depuis ma tendre enfance, quand j’habitais à la campagne, mais il y avait longtemps que je ne l’avais pas vue. J’apprends qu’elle guide les néophytes qui, comme moi, tentent de retrouver leur chemin dans les méandres célestes. Le système de localisation du télescope, qui fonctionne un peu comme un GPS, permet à Jean-Michel Gastonguay d’entrer des coordonnées précises. La bête s’oriente automatiquement vers une constellation dont le nom fait sourire. « Regardez, on peut observer les Chiens de chasse », indique Gastonguay. Nuées d’étoiles en spirale (comme l’eau mousseuse du littoral), anneaux de Saturne et astres numérotés… Je perds le compte. Et le nord. Et le sud.
Je repense à mon escapade nocturne de la veille, aux distances infinies qui me séparent des objets de ma nouvelle fascination, au fait que nous sommes, au fond, si peu de choses. Et il me prend une folle envie d’aller réveiller mon petit bonhomme pour lui montrer qu’on peut rêver les yeux grand ouverts.
Déjà publié dans le magazineFairmont.





















