Zanzibar Serena Inn // Zanzibar(Photo gracieuseté du Zanzibar Serena Inn)

Le Zanzibar Serena Inn

Le coucher du soleil peut s’étirer pendant des heures sur la Ville de pierre. Ce phénomène semble résulter d’une nécessité environnementale : la lumière du couchant a tout simplement besoin de plus de temps pour parvenir à se faufiler à travers l’enchevêtrement dense de bâtiments historiques, qui constituent le cœur de cette ancienne ville coloniale aux origines arabes, africaines et britanniques, située sur la côte de la Tanzanie. C’est pourquoi mon apéritif du soir ne se limite pas à un seul gin tonique, rapidement avalé. Après plusieurs verres, je suis plongé dans un mode vraiment contemplatif.

Je suis venu dans ce légendaire archipel de l’océan Indien pour plusieurs raisons. La première, c’est que Zanzibar, région semi-autonome de la Tanzanie depuis 1964, continue d’évoquer des images romantiques d’aventures en haute mer et d’intrigues internationales.

Mais le motif le plus légitime est que je souhaite donner un sens à mes vacances. J’admire les gens qui consacrent leurs congés à distribuer des lunettes aux enfants défavorisés en Éthiopie, ou à faire un pèlerinage à Seattle rien que pour admirer un bâtiment de l’architecte Rem Koolhaas. Mais j’apprécie aussi énormément le service aux chambres, les massages et les piscines d’eau de mer au bord d’un océan infini. Comprenant bien que tous ces plaisirs sont superficiels, je suis en quête d’un voyage de luxe, qui ne soit pas qu’un voyage d’agrément. Et c’est pourquoi j’ai choisi Zanzibar. L’île principale, Unguja, accueille de nombreux touristes européens venus en forfaits-vacances peu coûteux, à la recherche de plages. Mais à l’écart de ces foules se dresse la Ville de pierre, cœur historique de Zanzibar, un peu négligée par les touristes. Ce sort semble injuste pour cet ancien carrefour international : autrefois, les bateaux battant pavillon des plus puissantes nations arrivaient dans ce port pour charger des épices (et des esclaves), qu’ils allaient transporter aux quatre coins du monde. La Ville de pierre semble à peine changée, en apparence, depuis le règne des sultans d’Oman au 19e siècle. Ceci ne lui vient pas de minutieux travaux de restauration, mais d’une négligence sans malveillance. Pendant des décennies, personne n’a pensé à faire le moindre geste pour la Ville de pierre, qui s’est littéralement effondrée peu à peu dans l’océan. Mais récemment, l’Aga Khan s’est pris d’intérêt pour la ville et a commencé à consolider ses fondations, littéralement et figurativement parlant.

La restauration de la Ville de pierre est l’une des premières tâches entreprises par Son Altesse, avec son organisme éponyme, l’Aga Khan Trust for Culture. Je pars en exploration, à la recherche des signes de sa largesse. Zanzibar est une ville où il fait bon marcher – une ville relativement petite et très sûre – et son grand boulevard en front de mer offre une centaine de points d’entrée dans le dédale de rues qui en constitue le cœur. Le vieux quartier tient à la fois d’un souk marocain et d’un labyrinthe crétois, avec des enchevêtrements de couleurs et de lignes dignes de La Havane. Les rues pavées serpentent et zigzaguent dans toutes les directions. L’une d’elles mène à un havre de paix et de tranquillité, tandis qu’une autre débouche sur une cacophonie de pétarades de moteurs, de conversations et d’échanges si typiques de la vie urbaine. Impossible pour les voitures d’y passer, vu leur étroitesse, mais les touristes doivent toujours être prêts à bondir avec agilité pour échapper aux quelques motos qui y filent en trombe. Sur mon trajet, je passe devant de nombreuses petites mosquées (Zanzibar est à 95 pour cent musulmane) et j’arrive devant le haut clocher d’une église anglicane. Construite en 1873 en calcaire corallien, l’église a été érigée sur les ruines du plus grand marché aux esclaves de la ville, pour célébrer l’abolition de l’esclavage.

Durant mes quelques jours à Zanzibar, j’entre dans la ville par une dizaine de chemins différents, et chaque fois je découvre un lieu étonnant. La ville est restée très commerçante et, conformément à la coutume locale, les propriétaires se plantent devant leur magasin, vous sourient gentiment et vous saluent en swahili pour vous inciter à entrer. Même la technique africaine du racolage se fait moins agressive ici. Ainsi, un jeune colporteur de bijoux s’arrête au beau milieu de sa phrase quand il voit mon collier : « Le vôtre est beaucoup plus beau que le mien », me dit-il, avec un regard désolé. « Je peux vous l’acheter? » Deux jeunes garçons, qui essaient de me vendre un maillot de l’équipe nationale de soccer, se montrent très francs : « Notre équipe est nulle, mais les couleurs sont belles ». Même les démarcheurs qui vendent des CD de musique locale sont désarmants de sincérité : « Je sais bien que plus personne n’achète de CD », se lamentent-ils. Alors j’en achète vite deux.

De tous les lieux historiques de la ville, c’est le vieux dispensaire qui se distingue le plus. Son architecture éclectique est un pastiche de cultures disparates mais fusionnées : vastes balcons et vérandas tout droit tirés d’ Autant en emporte le vent , arcades de bois richement sculpté datant de l’arrivée massive des commerçants indiens au 19e siècle, bas-reliefs délicats remontant à l’ère de la domination arabe et pierres de corail africain. Dans sa cour intérieure découverte, des tableaux accrochés à un mur évoquent l’époque d’avant la restauration. Ravagé par les attaques du temps, le vieux dispensaire était devenu le triste symbole d’une ville en déclin. Mais avec les travaux de rénovation, ce bel édifice marque un renouveau et traduit l’espoir, tout en préservant le passé. Un autre projet de rénovation de Son Altesse, le Zanzibar Serena Inn, a aussi mon affection en raison de ses gimlets exceptionnels et de ses massages pour les pieds. L’ancien bâtiment des télécommunications et la résidence avoisinante du médecin chinois de la ville ont été rattachés pour former ce nouvel hôtel historique, en bordure d’océan. Je présume que c’est en partie pour que Son Altesse ait un endroit où se reposer quand il vient superviser ses travaux (si l’envie de dormir dans le lit royal vous tente, demandez la chambre 52 – mais surtout ne dites pas que vous tenez ce conseil de moi).

Le hall de l’hôtel ressemble à un microcosme de ce qu’était la ville il y a une centaine d’années. Des travailleurs humanitaires américains bavardent avec des bijoutiers indiens, tandis que des investisseurs du Moyen-Orient vaquent à leurs affaires, avec une musique locale taarab en toile de fond. Je passe le plus souvent mes matins à regarder, à travers le grillage en bois ouvragé du balcon de ma chambre, la flotte bigarrée des bateaux de pêche prendre le large. Le dernier soir, je renonce à l’interminable coucher de soleil et je vais plonger dans la frénésie qui anime les Jardins Forodhani, autre projet de l’Aga Khan. Ce parc public est le cœur de la ville et, plus que tout autre projet, sa restauration touche tous les habitants. Durant le jour, des hommes y jouent aux échecs ou font la sieste à l’ombre des banyans, mais le soir le parc devient l’endroit le plus animé de la ville. Les vendeurs aux étals – qui sont souvent des pêcheurs que j’ai vus prendre la mer le matin – ont de tout, aussi bien de la pizza zanzibari (pizza farcie grillée) que des brochettes de fruits de mer qui rivalisent de variété (jusqu’à sept types de poissons locaux) et d’exotisme (kebabs de homard tandoori). La foule est éclectique. Des femmes en burqa côtoient des Australiennes en short, des marchands indiens en costumes de lin se mêlent à des familles de routards en sandales, dans une bonne humeur amicale. La Ville de pierre a été bâtie pour favoriser les échanges entre les cultures. Un siècle et demi plus tard, alors que j’observe la foule baignée par les derniers rayons du soleil, je suis transporté plus d’un siècle en arrière et je revois ce lieu dans toute sa splendeur, au carrefour du monde.

Déjà publié dans le magazine Experience.